En fouillant dans mes tiroirs, j’ai retrouvé ça :
Un texte écrit avec la participation de quelques condisciples… S’ils se reconnaissent, qu’ils n’hésitent pas à laisser des commentaires…
PETIT MATIN
Il est des matins où l’on ferait mieux de se retourner sur soi même et de se rendormir : c’était l’un de ceux là.
Je m’étais réveillé avec la tête emplie de bruits, telle une calebasse au plus fort d’un bal nègre. Les excès ne me réussissent plus depuis quelque temps et, je dois dire qu’en fait d’excès, celui de la veille avait été particulièrement soigné.
Le jour naissant – le vieil Homère aurait dit « l’aurore aux doigts de rose » – mais, d’une part, je ne suis pas Homère et, d’autre part je trouve que l’image est quelque peu osée, surtout pour parler du ciel d’une ville qui ne connaît, depuis longtemps, que deux couleurs : le gris et encore le gris.
Donc : le jour naissant m’avait trouvé vautré dans la cuisine, embrassant une bouteille de vin blanc rescapée de je ne sais quelle orgie passée et qu’un épuisement prématuré de mon stock d’alcool avait sauvé de la relégation ou du frelatage. Encore qu’en ce qui concerne la dernière éventualité, mon estomac ne manifeste quelques doutes quant à la réelle fraîcheur d’un produit datant de la dernière cuite du père Noé, et ce n’est pas peu dire.
Ce nonobstant, le mélange d’icelle avec les plus aristocratiques scotches du début de gala, jouaient, de concert avec la radio d’un voisin dur de la feuille, une symphonie d’un nouveau monde industrieux, dans mon pauvre crâne qui, du reste, commençait à se dégarnir.
« …istre est décédé pendant son transfert, toute personne susceptible de fournir des renseignements est priée de se mettre en relation avec le commissariat de son quartier ou la gendarmerie. Football Toulouse bat Lautrec 0 à 0… Tulles Castres deux héros… non ! Deux zéro… Le temps sera froid, humide et conforme à la saison… »
Bien entendu la cafetière électrique s’était mise à faire des siennes et déversait des flots de vapeur dans la pièce. La baignoire commençait à déborder et le téléphone à hurler au meurtre…
Panique garantie.
Après avoir copieusement injurié la pauvre femme qui s’était trompé de numéro, j’allais me livrer à quelques ablutions en pataugeant dans la mare qui n’avait pas tardé à envahir la pièce.
Il y a vraiment des matins où l’on ferait mieux de se recoucher…
En essayant de remettre un peu d’ordre dans le fouillis qui m’entourait, je renversais un verre en équilibre, Dieu sait pourquoi, sur le bras d’un fauteuil. Il se brisa, répandant le fond d’alcool qu’il contenait sur les feuillets épars de la dernière lettre de Marianne…
« …j’ai fini par trouver un appartement dans le centre. Il est petit, mais agréable à vivre. Gérard et Odette sont passés me voir… Ils voulaient me parler de toi, j’ai refusé, cette histoire est encore trop proche et trop de souvenirs me reviennent encore à l’esprit… »
Depuis quelques mois que nous étions séparés, la vie n’était pas tous les jours facile… peut être des torts des deux cotés, des différents qui s’accumulent… Je ramassais les feuilles ; l’alcool avait taché le papier et y faisait des boursouflures… larmes artificielles… comme si nous étaient nécessaires ces artifices, ces subterfuges pour ménager nos pudeurs…
Notre relation avait toujours eu ce caractère un peu bizarre d’hésitation et de fuite, peut être les effets de la différence des classes ? Les princesses et les bergers, ça s’entend dans les romans ou les contes pour enfants, dans la vie…
RENCONTRE
J’avais donné rendez-vous à Dolivy dans un de ces bistrots derrière l’ancienne gare d’État où je tenais mes quartiers depuis quelque temps. Mon appartement était trop minable pour y recevoir des clients et l’espèce était si rare ces temps-ci que je ne tenais pas du tout à les voir partir en courant… et puis mince après tout ! On a beau être dans la dèche, on n’en a pas moins sa fierté.
Dolivy était le présentateur radio en vogue du moment. Ses émissions, style enquète-vérité, faisaient un tabac et s’il ne se faisait pas accompagner de deux ou trois gardes du corps à chacun de ses déplacements pour écarter les « fans » en folie, c’est qu’il avait su rester assez discret pour ne pas accepter que son image soit placardée à tous les coins de rue ou en première page des journaux.
Pour ma part, je le trouvais proprement imbuvable, ce qui, pour quelqu’un qui est prêt à avaler n’importe quelle mixture, n’est pas peu dire. Je n’ai jamais supporté ce genre de type qui susurre des fadaises ou vous assène ce qu’il prend pour des vérités et qui ne sont que ses propres opinions ou des courants du moment.
Je l’avais rencontré du temps de ma « grandeur » relative, alors qu’il réalisait un reportage où il devait vaguement être question de privés et, si je n’avais pas gardé un souvenir impérissable du bonhomme, je ne pouvais m’empêcher de ressentir une petite pointe de fierté à l’idée qu’un personnage aussi connu puisse faire appel à moi, et surtout, ait pu seulement se rappeler mon nom. Une ombre au tableau, il faisait partie d’une époque ou Marianne était de mon monde…
« J’ai croisé Justine dans un parc. Elle se promenait avec Antoine son petit garçon. Il est tout brun avec des beaux yeux noisettes. Il est adorable! Justine a l’air tellement heureuse depuis qu’elle a cet enfant. Elle m’a d’ailleurs dit qu’un enfant resserre les liens d’un couple… »
Cette expression m’avait toujours fait une drôle d’impression… resserrer les liens…
Comme s’il fallait être attaché en quelque façon que ce soit…
Mais, Bon Dieu ! quel besoin que celui de la sécurité !
Il est vrai qu’avec moi, Marianne n’en avait pas des tonnes, de sécurité… Toujours par monts et par vaux… Et encore, dans les derniers temps de notre vie commune, j’avais pourtant l’impression d’avoir mis pas mal d’eau dans mon vin… Si je puis m’autoriser cette image… J’avais bien essayé de rentrer plus souvent à la maison…
Eh merde quoi ! On n’était pas des gamins quand on s’est connu, même si parfois nos jeux y auraient pu faire penser, on savait bien qu’au fil du temps nous nous étions constitués, chacun, nos petites habitudes, notre mode de vie…
L’homme doit être foutrement égoïste en fait, car quand j’y réfléchis bien, les concessions c’est pas trop de mon côté qu’il faut les chercher… Mais c’est égal, c’est bien des femmes qui nous ont élevé, à croire qu’elles aient tellement de comptes à régler entre elles pour se refiler le bébé de la sorte de mère en belle fille pour ainsi dire… Et ce n’est pas fini…
Allez Robert, tu as tendance à déprimer en ce moment, le monde est pas si noir.
De toute façon si on avait eu un môme qui te dit qu’il nous aurait rapprochés ?
C’est plein le monde de couples qui se déchirent à cause des gosses, tellement ils se mettent dedans… en les prenant pour eux-mêmes. MON fils… MA fille… Et qu’est ce qu’ils font ces connards de chiards ? Ils vont se foutre sous une bagnole de passage…
Oui Marianne c’est vrai qu’on aurait pu avoir un môme, mais ça non plus je n’ai pu te le donner…
CE SOIR DOLIVY ÉTAIT BEAU
Le café du Quai (dans le quartier on dit « le Quai », je vais au « Quai », tu vas au « Quai », ça se conjugue très bien, le « Quai »), n’était pas de ces bistrots qui brillent de partout, non qu’il fut sale, mais il y régnait ce genre d’ambiance propre à tout ces rades et qui les apparente, par le fouillis, au comptoirs du Grand Nord Canadien.
La proximité de la gare, qui avait fait ses beaux jours du temps où l’autre, celle dite d’Orléans, n’était qu’une station de banlieue, lui valait une clientèle de cheminots plus très loin de la retraite et de traînards des bas quartiers qui communiaient, souvent tard dans la nuit malgré l’heure légale de fermeture (mais le rideau ne s’ouvrait que pour les habitués), sous le patronage de sainte belote, rebelote et dix de der… Bref j’y prenais quelques fois du bon temps et, n’étant pas bégueule, il m’arrivait de taper le carton avec les uns ou les autres à l’occasion.
Il n’était pas trop éloigné de mon appartement et pour m’y rendre, je traversais les chantiers navals, ou du moins ce qu’il en restait.
J’éprouvais toujours un certain plaisir à errer, parfois tard dans la nuit, dans ces lieux symboles de l’inanité des activités humaines.
La démesure des hangars, des grues rouillées, des amas de ferraille, ramenés à la taille d’un homme vous font de ces effets difficiles à expliquer, un sourd sentiment d’écrasement et pourtant quelque chose d’exaltant.
Il faisait particulièrement froid.
Un brouillard, jaune pisseux, où les lampadaires tentaient une lutte vaine pour remplir leur office, noyait le paysage et la rue, à tel point qu’on ne distinguait même plus le premier étage des grues.
Solitude garantie pour ce soir, il aurait fallu être fou, ou pétri de mauvaises intentions, pour mettre le nez dehors et, franchement, je commençais vraiment à me demander à laquelle de ces deux catégories j’appartenais.
Je fus accueilli par les sempiternelles plaisanteries lourdingues de Raymond, le bistrot.
- Salut Maigret ! Pas très chaud aujourd’hui. Belle journée pour les meurtriers, du boulot en perspective…
Vous voyez le genre… Je me demande souvent, s’il continuerait à me manifester cette joyeuse bonne humeur, et à m’accabler de son humour, si par aventure je lui disais, un jour, qu’un détective, dans nos régions (et probablement ailleurs), ça ne s’occupe que de divorces et de regarder par les trous de serrures… D’autant qu’il serait bien du genre à s’envoyer la petite stagiaire (eh oui de nos jour on n’a plus d’employés) en cachette de la bourgeoise. Je me demande souvent si c’est l’amitié ou la nécessité qui m’amène, parfois, à le considérer comme une succursale du crédit municipal qui me retient de briser ses illusions…
Quand je me glissais devant le zinc, il me chuchota avec la discrétion d’un crieur des halles :
- Tu es attendu… la table du fond. Eh ! dis donc, il en jette ton pote, alors c’est-y qu’tu vas faire fortune?
Je me faufilais derrière la glycine en plastique qui dissimulait la « table des rendez-vous » aux regards indiscrets.
Il régnait une certaine chaleur dans le bistrot. La radio susurrait des fadaises.
« Oui, mais si seulement la personne concernée peut affirmer de façon absolue que sa version des faits est juste et sans le moindre doute; Car la difficulté réside en ce point dans ces affaires de témoignages: sommes nous certains où sommes nous persuadés de la justesse de notre regard, de notre ouïe, de tous nos sens
La certitude ne laisse pas place au doute, à l’éventualité que nous nous trompons peut être. Mais le fait d’être persuadé sous-entend presque que nous ayons pu être influencé par des événements extérieurs à l’affaire.
Dans notre monde, dominé par l’image, le son, les tonnes d’informations que nous distillent les médias, sommes nous encore capables de faire abstraction de ces influences ?
Pendant que Raymond s’affairait aux alentours – la curiosité n’est pas le moindre de ses défauts… la discrétion peut être..? – Dolivy m’exposa son affaire : en fait, en garçon très organisé, il m’avait constitué un petit dossier. Il s’agissait de retrouver, ou de prendre contact avec des ex-terroristes à la retraite ; dans la perspective d’une nouvelle série d’émissions, que lançait le camarade préposé à l’information. Je supposais qu’il avait bien négocié son contrat, car il balaya d’un geste négligent un timide essai de « causer pognon » de ma part. Tous mes frais seraient payés et, question tarif, je n’aurais pas à me plaindre.
Bon !
La conversation mourut doucement, après une tentative pas très convaincue de sa part, de renouer avec le bon vieux temps…
Pour qui ?
Le passé est ce qu’il est : passé.
Mes souvenirs du sieur Dolivy n’étant pas de ceux que l’on ressasse avec bonheur, je glissais rapidement. D’autant que : d’un, il me semblait qu’il avait manifesté une attention plus que de simple courtoisie vis à vis de ma femme lors de notre dernière entrevue, de deux, qu’elle n’était plus ma femme, si j’en crois mon avocat, et que de trois, je n’avais pas du tout envie de remuer ce fer dans une plaie par encore tout à fait refermée.
Après quelques échanges destinés à prouver au public qu’on était tout de même pas des sauvages, il trissait et je me retrouvais nez à nez avec une enquête de l’inspecteur Raymond.
Je lui lâchais tout à trac qu’il venait de croiser Monsieur Dolivy « le Dolivy de la Radio ». Ca lui fit une belle jambe, mais je crois qu’il fut tout de même déçu de n’avoir pu lui soutirer un autographe, pour sa moitié ou sa donzelle : ça pose un peu ces choses là !
« Sommes nous en définitive suffisamment objectifs, pouvons nous suffisamment mettre de coté ces influences pour ne nous consacrer qu’à notre impression de départ, qu’à ce que nous avons nous avons réellement vu ou entendu ?
Ainsi dans cette affaire , les services de police ont tôt fait d’appeler d’éventuels témoins à venir déposer .Ces témoins sont , j’en suis certain , et si leur raison au sens de raisonnable , n’est pas en train d’influencer leur impression initiale pour laisser place à ce qu’ils croient être persuadés de connaître … »
« Merci monsieur le président de la cour de cassation nous rappelons que vous êtes l’auteur du livre : « ma gueule de faux témoin » aux éditions « justice en doute ». Ainsi s’achève ce numéro du « téléphone sonne » consacre aux témoignages en matière d’affaires criminelles ; bonsoir ! «
Je fis un crochet par l’épicerie du coin, j’ai toujours détesté les billets neufs et, la collection de « Pascals » qu’il m’avait refilé sentait trop le guichet de banque pour mon goût.
La télé étant en panne (à moins que ce ne fut encore une soirée foot), j’entrepris de faire la conversation avec une vieille B.D. confisquée à mon neveu.
Le détective qui en était le héros semblait drôlement plus finaud que moi…
MES NUITS SONT PLUS COURTES QUE VOS JOURS
« Tu sais, un soir, j’ai vu une voiture percuter un enfant. La voiture s’est enfuie et l’enfant est resté inerte. Je n’ai pas vu qui conduisait mais je suis quand même allée déposer un témoignage. Les gendarmes m’ont dit que cela ne servait à rien car je n’avais pas assez de détails!
Un fou a tué un enfant mais on ne peut rien contre lui. Ca me révolte… »
Je passais la nuit à me débattre avec des enfants qui se jetaient sous ma voiture, des Dolivy hilares et des terroristes déguisés en clowns.
Ah ! Marianne, tu t’y entends pour me faire tourner le ciboulot… Autant que tu es forte à toujours confondre gendarmes et police municipale, et des tas d’autres choses comme ça, qui me foutent dans des rages folles, parce que j’ai l’impression de te les avoir expliquées des centaines de fois et, qu’à chaque fois, avec un petit sourire, comme pour t’excuser, tu dis : »ah c’est vrai, j’avais oublié… »
Je me réveillais vingt fois, en nage, je fis les quatre coins du lit, chaque fois que je me rendormais je retrouvais : une fois, Marianne, au revoir sur le quai d’une gare, on ne peut plus vivre ensemble… c’est moi ou ton métier… moi ou la boisson… toujours des alternatives… Pourquoi m’écris tu ? Bon Dieu ! Et hop un coup d’enfant écrasé… Et maintenant, mesdames et messieurs voici un Dolivy a cheval sur un terroriste, brandissant un porte voix et hurlant des insanités… La sirène retentit… Alerte, alerte…
Le téléphone, bon dieu !… Le téléphone…
C’était Dolivy.
(Il y a des moments où j’en arrive à souhaiter qu’on me le coupe ce p… de téléphone, pas là, mais des fois, ainsi que l’électricité et l’eau… Pas le whisky s’il vous plaît – ça c’est pour la note exotique de rigueur dans tous les bons romans policier – le reste… si vous voulez… mais en douceur et sous anesthésie !)
Il désirait au plus haut point recueillir les premiers fruits de mon enquête. J’avais bien quelques broutilles à lui mettre sous la dent, mais vraiment pas de quoi fouetter un chat ou même un sacristain… Une femme, un enfant de cœur ? Bon sang Robert, arrête les fantasmes !…
Je trouvais le gaillard quelque peu pressé. Enfin c’était lui qui payait et comme le dit si justement le dicton à l’usage des gogos : « le client est roi ».
Je ne sais si l’insistance de Raymond à s’insérer dans nos affaires l’avait indisposé, mais le sire de couci-couça m’avait donné rendez vous, effet du hasard peu fait pour faire remonter ma cote d’estime dans l’esprit de ma bignole, dans le bistrot juste en face de la loge d’icelle. (Eh oui braves gens ; j’habite dans ce genre d’immeuble). Je me consolais en me disant que si le journaleux me posait un lapin, j’aurais toujours la compagnie graveleuse du mari de la gardienne de nos nuits qui, lui, avait élu domicile, allez savoir pourquoi, dans cet estaminet…
Je le trouvais… posé. Il y a des gens qui ont cette façon de s’asseoir qui dit bien leur gène de se trouver là et que si les affaires, ou la charité ne les y poussait pas, ah ma brave dame on ne fait pas toujours ce qu’on veut dans la vie… bref, il était prés de la fenêtre avec un faux air de ne pas y être, ce qui ne trompait personne, bien entendu. Propre sur lui, costume trois pièces, l’air de sortir d’une vente de charité dans la cour de l’Élisée, je le trouvais de plus en plus choux; « misère, misère, tu nous fais bien des misères. » (Vieille chanson du temps de leurs vingt ans).
Devant lui trônait une superbe boite à musique. Je le laissais m’accabler de sa supériorité pendant un bon quart d’heure. Il me tartina de long en large les aventures napoléonienne de cet instrument, et comment ceci, et comment cela, agrémentant ses propos de citations destinées à bien me montrer mon ignorance crasse. Je balançais quelque instant entre l’envie de lui envoyer mon dictionnaire d’étymologie gréco-latine dans la tronche et la nécessité de me plier à ses caprices. En définitive l’appas du lucre fut le plus fort et j’avalais les couleuvres qu’il me présentait pour civelles.
Et pourtant j’ai horreur des civelles…
Je réussis enfin à lui glisser quelques mots de ce pourquoi nous nous rencontrions.
J’eus la nette impression que je l’ennuyais (pour parler poliment). Alors pourquoi m’avait il fait venir, ou du moins s’était il déplacé si rapidement ? Avait il une telle envie de compagnie ? La fréquentation des vedettes tapissant les murs de la maison de la radio l’avait elle lassé au point qu’il éprouva le besoin impérieux de se plonger dans la fange et la fréquentation du vain peuple ? Autant de mystères que , si j’avais trouvé client pour en supporter le financement, j’aurais bien aimé résoudre.
Après les échanges de microbes palmaires coutumiers et quelques vaines banalités touchant à la santé respective, et respectable, de nos familles – je n’avais toujours pas trouvé de raisons suffisantes pour lui avouer qu’en fait de famille je me trouvais depuis peu une main derrière une main devant – nous nous séparâmes.
CAFOUILLAGES ET BAINS DE PIEDS
C’était une très mauvaise journée
Elle avait commencé sur un ratage, celui d’une marche dans l’escalier, et avait continué sur ce thème. Ça faisait plus de deux heures que je faisait le poireau sous la pluie à attendre l’apparition d’une beauté sur le retour qui avait défrayé la chronique au temps de la bande à Bader, à moins qu’elle n’ait été la maîtresse de Ravachol.
Elle s’était rangé des voitures après un passage à la Roquette, mais Dolivy tenait absolument à la ressortir des tiroirs pour la caser dans une de ses émissions. Entre parenthèses, je n’étais plus très loin de penser que ça risquait fort d’être un autre tiroir, vu l’ardeur que mettait le camarade prêcheur à utiliser mes renseignements.
Deux solutions ; la première ou la deuxième, comme dit le philosophe, soit, il avait décidé de creuser un nouveau trou dans le palais gruyère, soit il avait simplement entrepris de creuser le sien… de trou. En tout cas, son émission tardait à sortir. Pour peu qu’il attende encore un peu, il pourrait faire une rubrique nécrologique de tous les renseignements que je lui apportais. Parce qu’en matière d’antiquités, pour quelqu’un qui les affectionnait, je ne sais où il était allé pêcher ses terroristes, mais la république ne risquait pas grand chose avec tous ces vieux débris yoyotant tous plus ou moins de la touffe… Et plutôt plus que moins.
De temps en temps, un parapluie ou un ciré, d’allure vaguement féminine, relançait quelque espoir de voir paraître celle pour qui j’étais venu salir mes pompes et attraper la crève, mais bernique, l’ombre passait et le temps avec.
J’avais bien commencé ma planque dans la voiture, mais le besoin de me dégourdir les jambes m’avait rapidement pris et, d’autre part, j’avais l’impression au bout de deux heures à jouer avec les boutons de mon autoradio, que les quelques commerçants qui s’ennuyaient ferme en attendant un problématique client – quel fou irait se mouiller, dans tous les sens, pour venir dans un tel quartier – n’allait pas tarder à sonner l’alarme chez la maison poulaga. Tant et si bien que j’avais dorénavant, plus l’air d’une serpillière posée sur un manche à balais que d’un ministre africain en tournée des Grands Ducs à Paris. Et puis de toute façon les nouvelles n’étaient pas géniales (je vous explique pourquoi j’ai quitté l’abri douillet de ma charrette pour jouer les quignons de pain, bande de ploucs !)…
Le ministère, encore un, était tombé, les français avaient ramassé une médaille de bronze aux jeux Olympiques et avaient omis de la rapporter à son légitime propriétaire (la moralité se perd), un appel à témoin était lancé après l’accident qui avait coûté la vie à un gosse de riche etc. etc. Tout ça faisait beaucoup d’ »avait » (Maria).
Cette commande commençait à me faire tartir sérieusement. J’avais, bien sur, fait mon deuil des rêves de jeunesse d’enquêtes criminelles telle qu’on les imagine dans les romans, j’avais pour ma part souvent rêvé que j’étais Philippe Marlowe, mais j’avais appris avec l’âge et le temps que le boulot de détective relève plus d’une approche comptable des faits que de traits de génie et de passions. Il suffit parfois d’additionner des colonnes de chiffres, et j’avais la nette impression que toute cette eau qui n’arrêtait pas de tomber depuis que j’avais commencé ce travail pour Dolivy, avait fini de rouiller les quelques rouages qui demeuraient en mon cerveau. En fait de « demeurer », c’est moi qui l’étais (demeuré). J’avais de plus en plus le sentiment d’avoir été envoyé chercher la lune pour quelqu’un qui désirait bien autre chose. Il fallait que j’ai eu le cerveau bien embrumé pour avaler cette histoire d’émission sur les terroristes au rancards. Il y avait probablement anguille sous roche…
Allons Robert, tu délires, tes rêves d’enquête à la Chandler te montent à la tête… Ce pauvre Dolivy commence à se faire vieux, tu vas tout foutre en l’air, c’est du fric facilement gagné… prend le et tais toi.
Ça sentait mauvais ! Un vieux remugle de poubelles, de vêtements mouillés, un mélange d’odeurs qui, à la rigueur, en voyage dans une léproserie aurait pu être qualifié d’exotique, « terrrrriblement typique koûa ! ma chère » par un touriste en vadrouille dans un de ces pays que vous pouvez imaginer, mais qui pour ma part commençaient à sérieusement m’indisposer. Dure pratique du métier de fin limier.
Je traînaillais une petite heure dans le coin de porte où j’avais fini par me réfugier, la pluie ne se décidant pas à s’arrêter, et je rentrais retrouver mes assiettes sales et le chat de la concierge, qui avait élu domicile sur mon palier depuis quelques jours. Et quand je dis sur mon palier, c’est un euphémisme, car le greffier à sa mémère s’était emparé du fauteuil qui me venait de ma tante de Périgueux et, s’était mis en tête de le transformer en éponge…
Je ne vous raconte pas l’odeur.
Après une douche, je n’en avais pas eu assez de la journée, mais surtout j’avais l’impression de trimbaler avec moi cette fragrance de cour d’immeuble, je me fabriquais un ersatz de repas avec ce qui traînait dans le frigo (je n’ai jamais pu me résoudre à dire réfrigérateur, ça fait trop riche pour moi) j’entrepris de transvaser le contenu d’une bouteille de Paddy dans un verre que je soupçonnais (question de métier) d’être sans fond, et entreprenais de jouer les pompiers avec icelui… Depuis que j’avais Dolivy comme client, mon train de vie s’était légèrement amélioré.
J’en étais au cinquième, au sixième peut être, l’incertitude sur le nombre exact ne trouverait plus sa solution dans les brumes de ma cervelle, mais plutôt, pour qui en aurait le courage, dans la mesure de l’alcool soutiré de la bouteille…
Dolivy avait du se frayer un passage pour atteindre le fauteuil qu’il disputait au chat depuis quelque temps. Nous avions, après le rituel échange d’informations suivies de gloses sur l’état du monde, tous deux sombré dans un silence méditatif. Autour de nous avait pris place un de ces bordels dont je sais mitonner les détails : des chaussettes traînaient prés d’une assiette aussi graisseuse que les cheveux du dernier philosophe révolutionnaire que j’avais rencontré, des verres maculés, ébréchés, accusaient, encore de la déformation professionnelle, au moins une semaine de séjour forcé
De rencontres en rencontres, Dolivy avait fini par s’immiscer dans ma vie, à l’instar du chat, allant presque jusqu’à élire domicile dans mon salon, du moins j’en avais l’impression, tant sa présence devenait familière depuis ce jour où, prétextant un besoin urgent de renseignements, il avait forcé ma porte.
Je commençais à me demander si je n’allais pas inclure une participation au loyer dans ma note de frais. D’accord c’était lui qui, indirectement payait celui-ci plus le liquide, mais il est des façons, chez les gens civilisés, de ne pas trop le faire remarquer. Pourquoi l’avais je laissé entrer ce jour-là ? Mystère et boule de gomme ! Les éthers de mon bulbe rachidien m’avaient, probablement, durement mis à l’épreuve et, comme j’ai pour principe de me poser le moins de questions possibles sur mes agissements, la suite avait coulé de source.
Depuis je le voyais tous les soirs, tel un objet familier, depuis quand ? Je n’en avais plus le souvenir exact, peut être depuis toujours, et ce jusqu’à la fin du monde…
Allons Robert, pas de défaitisme… il partira bien un jour… tu vas bien finir par lui donner ce qu’il veut… Mais, que veut il au fait ?
De son enquête, je n’en avais plus rien à battre, lui non plus d’ailleurs, du moins c’était l’impression que j’en avais de plus en plus… Peut être se complaît il seulement en ma compagnie… C’est vrai, quoi, pas contrariant le Robert, fait tout ce qu’on lui demande ce garçon… allez, bon toutou, va ! Pas regardant sur la clientèle… peut pas se le permettre… écoute poliment… écluse sagement… offre même l’accueil du fauteuil et le matou comme doudou…
Il m’assommait de questions aussi stupides que dérisoires, aussi dérisoires que saugrenues. Prompt à émettre toutes les opinions les plus éculées sur ce foutu métier, le deuxième plus vieux du monde. Je lui répondais tant bien que mal, plutôt mal d’ailleurs, mais il s’en battait l’œil autant que moi, c’était lui-même qu’il écoutait, pas les autres, du moins à ces moments-là parce que pour écouter ce qu’il voulait, je commençais à avoir le sentiment qu’il savait fichtrement bien le faire, et tirer les vers du nez…
D’ailleurs, il fallait bien qu’il ait quelques unes de ces qualités pour s’être fait un nom dans sa partie, qui, que j’en sache, ne manque pas de jeunes loups prêts à prendre la place par tous les moyens, et jeune, Dolivy ne l’étais précisément plus. Quand je le regardais à la dérobé je notais les marques du temps mellées à un air de tension perpétuel qui me donnait une vague idée de ce que pouvaient faire les affres de la mise au rencard qui guette toutes ces étoiles.
Il était reparti dans un de ses discours, tantôt monologue, tantôt feu roulant de questions qu’il répétait, émaillées de « hein » jusqu’à ce que sorte la réponse qu’il estimait satisfaisante, comme ces vieux instits harcelant le cancre qui menace de s’endormir prés du radiateur.
Et allons y, fi du secret professionnel, habitudes de travail, pourquoi pas mon numéro de compte en banque ou des détails sur mes turpitudes sexuelles. Là il aurait été un peu déçu, parce que question turpitudes c’était plutôt nib de nib en ce moment. Les femmes ça devait le travailler le bougre. Parce que des questions il en avait. Surtout sur celle des autres. La mienne particulièrement. Comment en étions nous arrivé là ? Pourquoi la séparation ? Et a-t-elle gardé son nom de femme mariée ? Et comment vit elle maintenant ? Est elle seule ?
Qu’est ce que ça pouvait bien lui foutre à ce vieux porc, avait il l’intention de se mettre en ménage avec mon ex ? J’avais du exprimer cette pensée à voix haute, ou tout au moins en laisser paraître la teneur suffisamment clairement, car le voilà qui se défendait de toute immiscions dans ma vie privée, c’était histoire de causer, il pensait que ça me ferait du bien d’en parler. Eh ben tu sais ?… Ça ne me faisait aucun bien !
Après son départ, tard dans la nuit, je fus pris de nausées, sans doute le mélange alcool-Dolivy. Je m’endormais tout habillé, mais ça, c’était presque devenu une habitude, à tel point que je dépensais une fortune en repassage, la dernière vision avant de sombrer dans des rêves désagréablement réminiscents, fut celle du chat, qui réintégrait son fauteuil pisseux, l’air satisfait.
SACREE SOIREE…
Les rumeurs de « l’affaire » remplissait, en tous lieux l’espace sonore et visuel, j’exagère à peine. On se serait cru revenu au bon vieux temps du petit Père Zola… Chaque époque a les affaires qu’elle peut, de nos jours, ce serait plutôt gros sous et dessous sales…
Partout, les échos de cette histoire de gosse écrasé. Appels à témoins, commentaires sur la vitesse en ville, colloques de défenseurs de la nature, etc., etc. Le pape n’avait pas encore lancé de message Urbi et Orbi, mais « Ici-mes Parties » et « Transes-Soir » avaient bon espoir. Je me demande ce qu’il en aurait été si au lieu du fils d’un député, fortement ministrable, il s’était agis d’un gosse de pauvre. Quel horreur mon cher ! A mon avis, il devait être content l’animal, avec toute cette pub, il aurait au moins le ministère de l’information…
Raymond, ma concierge, son mari, sa chopine, les proches et ceux qui s’éloignaient, tous, tous tous… (air en vogue), en avaient plein la bouche. Z’avaient donc rien à foutre de leur sainte journée tous ces gens là ? Le seul qui s’en désintéressait, mais alors là, complètement, c’était mon « client ». Trop préoccupé de ses propres histoire sans doute… En parlant d’histoire, je ne sais quel jeu il jouait, mais je venais de l’entendre présenter sa nouvelle émission… que tchi ! du terrorisme… à moins qu’il s’agisse d’un secret d’état, je commençais à me demander dans quelle sombre histoire il m’avait embarqué. Il ne comptait tout de même pas recruter une armée de croulants pour renverser le gouvernement…
Robert, Robert, tu vieillis mon pote ! Ce gus-là est en train de te jouer une sérénade. Tu aurais bien besoin d’un éclairage un peu plus balèse sur tes incertitudes. 10.000 watts en pleine tronche, ça te dirait, pauvre ramolo des neurones ?
L’après-midi se tirait tel un « frère » devant une manif du front national.
Tomas Meinhart logeait dans un duplex de deux pièces pas très loin de la place de la république. Cossu mais un peu étroit eu-égard à la taille du personnage. Imaginez l’éléphant de la légende dans le magasin de porcelaine, sans la place pour les porcelaines. Il tentait vainement de masquer son triple menton sous une barbe rousse à parements gris, quant à son embonpoint… il avait du renoncer. Pour l’heure, ses énormes jambonneaux, des bras ? Des jambes ? Difficile à deviner… dégoulinaient de partout. De plus l’animal puait des pieds comme un régiment de fantassins en manoeuvres.
Nous avons parlé longuement de ses activités, du temps où il proposait ses services à diverses organisations extrémistes de gauche en Europe Occidentale, des temps héroïques de l’Action Armée Rouge, jaune, verte ou bleue, que sais-je, je l’écoutais d’une oreille plutôt distraite. Un peu l’odeur des pieds, un peu le Jack Daniel’s, un peu beaucoup les doutes qui me rongeaient de plus en plus. Pourquoi faisais-je tout ça, si cela ne devait jamais servir ? Dolivy ne comptait tout de même pas monter une œuvre pour le soutien aux détectives sans emploi ?…
L’autre en était à ses entraînements en Libye, en Syrie en ce qu’il convenait d’appeler autrefois Allemagne de l’Est. Les années de taule, les études de sociologie (tiens donc !), le retour au calme, mais on n’en garde pas moins ses idées ; ses études portaient sur des régions somme toute assez ciblées. Son dernier voyage l’avait conduit au Nicaragua…
Nous refîmes le monde pendant quelques instants. Quand je jugeais avoir sacrifié à la politesse suffisamment pour satisfaire l’ego du personnage, je sifflais mon glass et me levais. Sur le pas de la porte, il me retint par la manche.
- Ch’uis d’accord pour que vous publiez ça, mais pour quelle émission ? (hum, toujours sur le qui-vive le gaillard et perdant un peu la mémoire, je le lui avais rabâché un bon quart d’heure au début de notre entretien… L’age sans doute ? Ou alors il était comme moi, plus très sur de savoir où il habitait…)
- Dolivy… bien sur que j’connais c’mec…Un beau ramassis de fond d’chiotte son truc…
J’y allais de mon couplet du modeste collaborateur, du subalterne agissant par devoir et souci de gagner sa croûte, il m’interrompit, essayant le truc du mec sarcastique mais néanmoins cool :
- mais j’en ai rien à battre, il peut raconter ce qu’il veut ce con…C’est une jag blanche qu’il a ?
J’avais effectivement bien remarqué une telle bagnole à chaque fois qu’on se rencontrait, une tire pareille ça ne passe pas inaperçue…
- « …il traînait du côté du Bouffay le soir où le môme a été aplati » (Ah non pas lui, ILS n’avaient donc tous que cette histoire en tête…)… « quel charognard ce mec ! »
ça mon pote, tu pouvais le dire!
Lui qui prétendait n’être rentré d’Afrique que la veille de notre entrevue, c’est à dire, si je calculais bien, trois jours après « le drame »… ça cachait quelque chose…
Tic, tac, tic, tac, les engrenages sont repartis. Tic tac, tic tac, voyons, quelle question me posait il tout le temps ? Tic… Tac… Tic… Tac…
Marianne !
« Tu sais, un soir, j’ai vu une voiture percuter un enfant. La voiture s’est enfuie et l’enfant est resté inerte… »
28, 29, 32, non 27… d’habitude, j’excelle pour compter les marches des escaliers, je compte une fois en montant, une fois en redescendant, pour vérifier, y’en a qui disent que c’est obsessionnel, mais moi ça m’occupe… Mais là, que dalle, je me plantais à tous les coups, depuis le début de cette histoire, que j’ratais des marches..!
Tu creuse ta tombe, Robert.
MEME LES ELEPHANTS MEURENT UN JOUR
J’avais été stupide… Pire ! : le vrai con ! De bout en bout, j’avais été roulé par ce salopard. Ah il pouvait y aller de ses mines compatissante, de ses jugements sur les malfrats, les pauvres types, les cas sociaux. Il en était un beau de dégouttant. Le gosse renversé dans la rue, c’était lui, je comprenais maintenant son insistance à tout savoir de Marianne. Il l’avait reconnu dans la voiture, il croulait sous la trouille d’être reconnu… Mais qu’est ce qu’elle en avait à battre de Dolivy, elle ne l’avait vu qu’une fois, il se prenait pour le centre de l’univers, le point de mire de tout le monde ? Bon dieu, qu’est ce qu’il lui voulait ? Et moi, pauvre connard qui lui déballait tout, qui me confessais au petit père prêcheur. Qu’est ce qu’il avait du rigoler le bonhomme quand je lui parlais de la nécessaire perspicacité des détectives… Il m’avait bien damné le pion.
Je finissais ma course à la Fangio sur le trottoir devant chez Marianne, il fallait absolument que j’arrive avant l’autre cinglé, que je lui dise qu’il ne pourrait pas s’en tirer, quoiqu’il fasse, il y avait un autre témoin, et qui lui avait bien identifié la bagnole. Que je lui dise que c’était lui qui m’avait, indirectement, mis en relation avec ce témoin avec ses foutaises d’enquête sur les terroristes. Le hasard monsieur Dolivy, fait mal les choses, quoique vous en pensiez. Tout tourne autour de ce que pensent avoir vu ou pas vu les témoins. Il suffit parfois d’un petit rien, de quelqu’un qui dise : »C’est Dolivy qui vous envoie, je l’ai aperçu l’autre jour, à tel endroit, il avait l’air drôlement pressé le bougre. » pour foutre en l’air un superbe plan d’arnaqués. Et ce témoin je l’avais. Le lieu correspondait à celui de l’accident dont on avait parlé quelque temps plus tôt, un lieu que dans votre souci de perfection vous aviez été même jusqu’à jouer l’innocence en prétendant, à l’écoute de l’appel à témoin, ne pas savoir où ça se situait. Vous aviez même trouvé le culot de plaisanter sur le fait que vous feriez un très mauvais témoin… Mauvais témoin peut être, mais bon coupable sûrement.
En poussant la porte de l’immeuble, malgré l’ambulance et le car de police j’espérais encore, je croisais la civière, le drap recouvrait la tête… Des flics s’agitaient dans tous les sens, interrogeant les voisins, brassant de l’air. Je me glissais dehors, le sang battait à mes tempes, je ressentais une envie de hurler monter à ma gorge. Je ne sais comment je parvint chez moi, les seize kilomètres furent avalés comme dans un brouillard. Il me restait une chose à faire. J’exhumais du fond d’un tiroir l’antique P38 dont je ne m’étais jamais servi… Dolivy devait être rentré chez lui à présent, il se faisait tard, le jour devenait bleu foncé, toujours la pluie. Brave citoyen rentre chez lui, la satisfaction du devoir accompli lui donne ce sourire insupportable que je lui ai vu quelques fois…
Tu as de la chance Dolivy, tu ne vas pas souffrir, ça va très vite avec ça… plus de chance que moi, avec toute la vie devant moi pour rêver que jamais cette histoire n’a eu lieu.
« En rangeant un tiroir, j’ai retrouvé de nombreux papiers, parmi eux, les plans de notre maison rêvée. Tu te souviens, c’était un soir après une fête. Nous avions dessiné la maison que nous voulions construire pour y vivre tout les deux. Mais les plans sont restés au fond d’un tiroir et je crois que je vais les jeter… »
Marianne 17 janvier 1991

